Suicide, Suicide médicalement assisté, Euthanasie

L’Orthodoxie face au monde actuel

Suicide, Suicide médicalement assisté, Euthanasie

I.

Le but de cette « université de rentrée » est d’examiner le rôle de l’Église orthodoxe et de sa tradition dans le monde d’aujourd’hui.  Comment l’Église, en tant que personnes unies en Corps du Christ, peut-elle, doit-elle répondre aux défis redoutables posés par la dynamique accélérée et souvent destructrice qui caractérise la société occidentale actuelle ?  Comment témoigner dans un monde de plus en plus sécularisé, où le relativisme et les « droits de l’individu » l’emportent sur le bien-être de la société en générale, tout en niant les valeurs morales et spirituelles affirmées depuis toujours par la tradition judéo-chrétienne ?

Ici je voudrais me concentrer sur ce que l’on appelle la « bioéthique », la science qui réfléchit sur des problèmes moraux concernant la vie humaine, surtout ceux qui mettent en danger le bien-être de la société dans son ensemble.  Problèmes actuels, qui, d’une perspective chrétienne, exigent des discussions approfondies et des réponses, en parole et en acte, qui sont conformes à la volonté de Dieu révélée dans les Saintes Écritures et dans la Tradition de l’Église.

La bioéthique est une discipline fondée au milieu des années1960, pour répondre sur le plan moral aux défis lancés par le développement prodigieux des technologies médicales qui peuvent avoir un immense bienfait, mais dont l’usage peut aussi violer le principe le plus important du Serment d’Hyppocrate, primum non nocere : avant tout, ne fais pas de mal.  Par exemple, avec ces nouvelles technologies, il est possible de modifier de façon radicale l’ADN des embryons, pour créer des « designer babies », des « bébés sur commande » ; ou bien de  maintenir un certain niveau de vie chez de véritable cadavres : des personnes qui sont arrivées au terme de leur vie physique et qui sont maintenues semi vivantes moyennant l’acharnement thérapeutique.

En générale, la bioéthique réfléchit sur des questions concernant le début de la vie humaine et sa fin : d’une part, des questions sur la moralité sexuelle, la reproduction ou procréation, la manipulation de la matière génétique, l’utilisation des embryons créés in vitro, le clonage, et ainsi de suite.  Et d’autre part, des questions telles que l’utilisation appropriée des opiacés pour contrôler la douleur ; quand il faut avoir recours aux respirateurs, au dialyse et aux antibiotiques ; puis le suicide médicalement assisté ; le choix entre l’acharnement thérapeutique et les soins palliatifs ; et l’euthanasie.  De plus en plus aujourd’hui, la bioéthique considère aussi l’accompagnement des mourants : comment cheminer de manière appropriée avec une personne qui se trouve face à la mort ?

Puisque le domaine de la bioéthique est si vaste, j’aimerais limiter mes remarques à un sujet qui est d’une brûlante actualité, celui de la mise à mort volontaire et intentionnelle d’un être humain.  J’aimerais dire quelques mots donc sur le suicide, y compris le suicide médicalement assisté, et sur un sujet étroitement lié à celui-ci, l’euthanasie.  Un débat à travers les pays occidentaux est déjà en cours concernant ces sujets, et comme nous le savons, le suicide médicalement assisté et l’euthanasie sont sanctionnés dans plusieurs de nos sociétés « post-chrétiennes ».  Quelle est alors la position de l’Église Orthodoxe vis-à-vis de tels défis et quel genre de réponse active peut-elle assumer, afin de rendre un témoignage concret et réaliste qui servirait « le salut du monde » ?

Afin d’aborder de tels sujets, il faut dire quelques mots sur l’anthropologie chrétienne : l’enseignement de l’Église concernant l’origine, le sens et le destin de la personne humaine.

La tradition Orthodoxe commence sa réflexion sur l’homme en faisant appel à Genèse 1 :26-27 (voir 2 :7), l’homme est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu ».  Ceci signifie non seulement que l’homme porte en lui un reflet de la divinité, mais que d’une manière à bien préciser, l’homme participe à la vie de Dieu, y trouvant sa raison d’être et le but de son existence.  La conséquence de cette participation à Dieu et en Dieu, c’est que la vie humaine appartient  à Dieu, à part entière.  Dans une perspective biblique, il n’y a pas d’autonomie absolue.  Nous ne pouvons déterminer le moment de notre conception et, comme conséquence inéluctable, nous ne devons pas déterminer le moment ou la manière de notre mort.  (La seule exception est le martyr, mais là aussi le sort de la personne est entièrement entre les mains de Dieu.)  Ceci est affirmé par l’apôtre Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens : « …ne savez-vous pas, demande-t-il, que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ? » (1 Co 6 :19).

Avec quelques exceptions, le « corps (sôma) » dans le langage de Paul signifie la personne.  En Ep 5 :28 il fait l’exhortation, « le mari doit aimer sa femme, comme son propre corps ».  Et il ajoute, « Celui qui aime sa femme, s’aime lui-même » (heaton agapâ).  En 1 Co 15 :44, il parle de la transformation du sôma sarkikon en sôma pneumatikon : le corps de chair deviendra par la résurrection un corps spirituel ; et la continuité entre les deux est maintenue par le « corps », l’aspect somatique de l’être, qui veut dire la personne toute entière.  Une réflexion similaire se trouve en 2 Co 5 :1-10, où l’apôtre affirme qu’à la résurrection, le corps terrestre sera transformé, non pas en abandonnant ce qui lui est propre, mais en revêtant son « habitation céleste ».  La continuité entre « corps de mort » et « corps de gloire » est préservée précisément par le sômaSôma, donc, signifie la totalité de la personne.

Cette « totalité », créée par Dieu, Lui appartient entièrement.  Nous ne sommes que des intendants de notre corps, de notre personne.  Rien dans le NT n’affirme que Dieu seul puisse déterminer le moment ou le moyen de notre mort.  Cependant, l’accent mis sur la souveraineté de Dieu sur la création et sur la vie humaine affirme sans aucune ambiguïté que notre mort, comme notre vie, appartient toute entière à Dieu.  Il y a, nous dit l’Ecclésiaste, un temps de naître et un temps de mourir (3 :2), et aux yeux de l’Église, c’est Dieu seul qui devrait déterminer ces temps-là.  Ceci pose des questions fondamentales concernant le suicide et l’euthanasie.

 

II.

Le suicide est à distinguer clairement de ce que l’on appelle « l’euthanasie passive ».  Cette dernière consiste en un refus de mettre en œuvre la technologie médicale afin de prolonger la vie d’une personne qui est déjà engagée dans le processus du mourir.  Elle se fonde sur le « burden-benefit calculus », le calcul des fardeaux et des bienfaits qui découlent de l’emploi de certaines formes de thérapie.  Le Magistère catholique, avec un grand nombre de théologiens orthodoxes, insiste sur le fait qu’un tel refus de prolonger la vie physiologique au stade terminal n’est pas l’équivalent de l’euthanasie, et qu’une décision prise par le patient de refuser l’acharnement thérapeutique n’est pas un « suicide ».  Une mort « naturelle », qui survient comme conséquence d’une maladie ou d’un accident, est souvent à désirer et est moralement acceptable, sans avoir recours à la technologie qui en beaucoup de cas ne fait que prolonger le processus du mourir et entraîner une souffrance inutile.

En principe, le suicide consiste à se mettre à mort par un acte du libre-arbitre.  Il se fait à la suite d’une décision, librement prise, de supprimer sa vie, sans aucune contrainte ni externe ni interne.  Si le suicide a été condamné par l’Église depuis au moins le temps de Saint Augustin, c’est parce que l’acte était considéré en fait comme l’expression de la volonté libre de la personne.  Aussi le patriarche d’Alexandrie, Timothée Ier (381-385), dans sa réponse canonique no. 14, refuse-t-il l’office des funérailles et toute « sacrifice » à ceux qui commettent le suicide, à moins que l’on puisse prouver que la personne était atteinte de la « folie », incapable de prendre une décision rationnelle.  La même attitude fut perpétuée par le liturgiste S.V. Bulgakov au 19e siècle.  Dans son Nastol’naya kniga, Bulgakov déclare que celui qui se tue a totalement rejeté Dieu et a été totalement rejeté par Dieu…  Quelque soi notre réaction à un tel jugement, il représente un point de vue très répandu, au moins dans les Églises catholiques et orthodoxes, jusqu’à nos jours.

Dans l’esprit de beaucoup d’orthodoxes, y compris de nombreux évêques, un doute important plane sur ce jugement, jusqu’au point où l’on essaie fréquemment de trouver dans le cas d’un suicide, l’évidence que la personne n’était pas saine d’esprit, qu’elle était mentalement déséquilibrée et que son acte ne provenait pas d’une volonté réellement libre.  Un nombre important de psychiatres, d’ailleurs, se posent la question à savoir si en fait il existe un « suicide rationnel ».  Tenant compte des découvertes récentes dans les disciplines de la psychologie humaine et de la science neurologique, il n’est plus possible d’accepter le jugement que tout suicide est à attribuer à la « faiblesse morale », au « manque de foi », au « blasphème » ou à une révolte consciente contre Dieu.  Dans la vaste majorité des cas, le suicide est le résultat d’une pathologie qui échappe au contrôle de la personne, pathologie due à des facteurs tels que la dépression majeure récurrente ou le syndrome « stresse post-traumatique » qui a coûté la vie à tant de soldats rentrés d’Iraq ou d’Afghanistan.  Une corrélation importante existe entre le suicide et un désordre au niveau des neurotransmetteurs.  Un manque de dopamine, par exemple, occasionne souvent des poussées de dépression qui provoque des impulsions suicidaires.  Une corrélation similaire existe entre le suicide et l’abus sexuel, physique ou mental vécu par les enfants soumises à des « systèmes de famille » dysfonctionnels, surtout là où au moins un des parents est alcoolique.

Ailleurs j’ai plus amplement démontré que dans bien plus de cas que l’on ne l’aurait imaginé jusque là, le suicide procède de causes qui échappent au libre arbitre.[1]  Certes, l’homme est plus que la somme de ses composantes neurologiques ; il ne devient pas forcément victime d’un passé dysfonctionnel.  La science de la neurologie aujourd’hui exagère grossièrement les effets de la chimie cérébrale sur le comportement des hommes, comme si tous nos réflexes, du suicide à la prière, étaient conditionnés, voire déterminés, par nos neurones.  Le suicide rationnel existe, certes.  Dieu nous a créés libres : libres de réfléchir sur le fond et sur le sens de notre vie, libres d’aimer.  Néanmoins, cette liberté est souvent réduite, entravée par des circonstances qui échappent à notre contrôle, que ce soit dû à une pathologie interne ou à une influence externe telle que la pauvreté, la torture ou la guerre.

Quelle devrait être la réponse de l’Église – des communautés chrétiennes – au suicide, tenant compte des sciences neurologiques et psychologiques modernes ?  Et comment cette réponse peut-elle rester fidèle à l’anthropologie biblique et à la tradition ecclésiale ?

Premièrement, comme pour le suicide médicalement assisté et l’euthanasie, il faut résister aux forces sociales, politiques et économiques d’aujourd’hui qui cherchent à nous convaincre que l’homme est de par sa nature même autonome, libre de se débarrasser sans conséquence de sa propre vie ou de celle des autres.  Si des lois permettant la mise à mort de personnes désirant se suicider ou considérées « indignes de vie » ont été entérinées au Pays-Bas, en Belgique, en Angleterre et dans certains états en Amérique, c’est parce que l’idéologie de l’eugénisme exerce toujours son influence.  Idéologie à combattre au nom du Christ et de la vie.

Puisque la vie humaine appartient au Créateur, et que nous n’en sommes que des intendants, l’Église ne pourrait jamais bénir le suicide, quelles que soient les conditions qui le sous-tendent.  Néanmoins, étant donné les ambiguïtés entourant l’acte même, et les incertitudes qui demeurent quant à l’état psychologique et neurochimique de la victime, je suis persuadé qu’il faut modifier notre pratique qui refuse l’office de l’enterrement à celui qui a commis le suicide, faute de preuve incontournable qu’il était « fou » et, par conséquent, incapable d’exercer sa libre volonté.  En cas de doute (qui règne sur la plupart des suicides), il serait plus en conformité avec l’Évangile de la compassion et de l’amour de Dieu d’autoriser les funérailles religieuses et les offices de requiem.  Ceci pour le défunt, mais aussi pour la famille et d’autres proches qui sont traumatisés par l’acte lui-même et qui souvent se sentent écrasés sous le poids de la culpabilité.

Dans nos instituts de théologie comme dans nos paroisses, nos fidèles devraient être éduqués au sujet du suicide et des facteurs psychologiques et neurologiques qui y jouent un rôle souvent décisif.  De plus, il serait de la plus grande importance de créer des offices liturgiques pour les suicidés, offices qui tiennent compte de la gravité, voire la tragédie, du suicide et du fait qu’il s’agit d’un péché contre le Créateur et contre la vie qu’Il nous accorde, mais qui tiennent compte également de l’ambiguïté et de l’incertitude qui entourent l’acte même, remettant tout jugement entre les mains de Dieu.  Dieu seul peut juger un tel acte.  Notre responsabilité, c’est d’offrir le défunt à la miséricorde de Celui qui est Amour, dans l’espoir que la personne qui s’est ôtée la vie par un acte de violence sera pardonnée et accueillie dans le Royaume avec tendresse et compassion.

 

III.

Ce que nous avons affirmé concernant le suicide en général s’applique également au « suicide médicalement assisté » et à l’euthanasie.  Le suicide assisté implique que le patient est conscient, libre et apte à prendre des décisions concernant le traitement médical qu’il désire au terme de sa vie.  L’équipe médicale lui donne des médicaments susceptibles de provoquer la mort, et c’est le patient lui-même qui se les administre.  Les partisans de cette méthode prétendent habituellement qu’elle ne concerne que les personnes arrivées au stade terminal, c’est-à-dire là où la mort par causes naturelles est immanente.  En réalité, l’expérience actuelle montre bien que de nombreuses personnes atteintes d’une maladie terminale mais qui ne sont pas encore prêts à mourir, aussi bien que ceux qui souffrent d’une dépression à longue durée, cherchent à procurer auprès des médecins de quoi mettre fin à leur vie.  Recherche donc d’un suicide « acceptable » car caché derrière un prétexte médical.

En revanche, dans les cas de l’euthanasie, c’est le médecin ou l’équipe médicale qui agit de manière directe, pour tuer la personne.  Des exemples d’abus flagrants à cet égard se multiplient, surtout dans les pays qui ont légiféré en faveur du procédé.  Par exemple, c’est souvent l’obstétricien qui  décide que la vie d’un nouveau-né trisomique ou physiquement handicapé ne vaut pas la peine d’être vécue et qui laisse mourir l’enfant.  Les personnes âgées sont souvent poussées à mourir, afin que l’on puisse récolter leurs organes en vue de transplantations.  Sans en parler ouvertement, la société occidentale glisse de plus en plus vers un eugénisme par euthanasie, mettant en danger l’existence des pauvres, des handicapés et d’autres personnes marginalisées.

« La mort sur demande » devient donc une cause politiquement correct, au point où certaines personnes d’influence, aux États-Unis et en Australie, veulent que l’euthanasie soit pratiquée sur des prisonniers qui ont été condamné à vie ; pratique, semble-t-il, déjà en vigueur en Chine (encore, dans l’intérêt de récolter des organes).  Les dérapages sont donc innombrables.

En conséquence de l’accélération des demandes pour la légalisation de l’euthanasie, de nombreux opposants cherchent actuellement à comprendre la motivation derrière la pratique.  En gros, il s’agit d’une extension ou d’une modification du suicide médicalement assisté, tenant compte du fait que le patient ne peut plus prendre des décisions pour lui-même concernant le traitement médical qu’il désir au terme de sa vie.  Très souvent, le but est de mettre fin à la souffrance physique et mentale de la personne, de permettre une fin paisible et sans douleur.  En revanche, les motivations peuvent être égoïstes.  L’euthanasie peut être encouragée par des membres de la famille, par exemple, qui bénéficieraient de la mort du patient en cas d’héritage, ou bien cette mort est désirée tout simplement pour se débarrasser de la lourde charge physique et financière que représente la personne âgée et malade.

Des recherches récentes ont révélé des motivations encore plus sinistres.  En Australie un chanteur de rock a déclaré que de tuer une personne que l’on aime par le suicide assisté ou par l’euthanasie est « meilleur que le sexe »…  Autrement dit, chez certains individus (lui n’est pas le seul) assister à la mort de quelqu’un, surtout quand on y participe activement, crée une forte réaction sensuelle.  La « rock star » en question est en train d’écrire un livre dans lequel il admet que sa participation à la mort de plusieurs personnes a provoqué en lui un besoin urgent et immédiat de s’engager dans des actes sexuels.  Sans doute, il s’agit là d’un cas exceptionnel, heureusement rare.  Mais la notion paraît suffisamment répandue pour attirer l’attention des chercheurs qui voudraient mieux comprendre les motivations diverses et complexes qui mènent une personne à prendre la vie d’autrui.

Les pays du Benelux ont déjà dépénalisé l’euthanasie, lorsqu’il est clair que la personne en a fait la demande librement, sans contrainte.  En France la question de la dépénalisation est en débat et les mois prochains verront une multitude de déclarations et de manifestations, pour et contre.  Le comité scientifique de l’Institut Européen de Bioéthique (IEB) a publié récemment un dossier qui offre une évaluation de la pratique actuelle de l’euthanasie en Belgique et ailleurs http://www.ieb-eib.org/fr.[2]  Il comporte un survol historique et des textes pertinents qui ont été proposés au cours des dix dernières années.  Il stipule également les critères qui ont été soigneusement établis portant sur l’euthanasie en cas de personnes conscientes et inconscientes.  Puis, il souligne des dérives graves qui se sont produites dans l’application de la loi.  Le problème n’est pas tant les lois comme telles que la pente glissante qui peu à peu fera de l’euthanasie un « droit » commun et une obligation pour beaucoup.

 

IV.

Il paraît certain que d’ici à quelques années la France, suivie d’autres pays européens et vraisemblablement les États-Unis, va accepter l’euthanasie de manière générale.  La banalisation de ce procédé aura des conséquences néfastes pour toute la société, encore à cause du dérapage, des abus cachés ou non qui en seront inévitables.  Plutôt que l’euthanasie et du suicide médicalement assisté, quelles autres possibilités pouvons nous proposer, dans une perspective chrétienne, qui tiennent compte de la souffrance parfois insupportable des mourants et qui respectent pleinement la tradition ecclésiale ?

Le fil rouge de cette université de rentrée est la liberté de l’homme et il faut commencer par là.  Martin Luther avait raison lorsqu’il a affirmé que le chrétien est entièrement libre et entièrement en état d’esclavage.  Il est libre en Christ et en proie au péché, simul iustus et peccator.  Mais que signifie-t-on par le terme « libre » ?  Quelle est la nature et quelles sont les limites de la liberté chrétienne ?

D’abord il faut insister sur le fait que la vraie liberté ne consiste pas en une autonomie pure, exempte de toute contrainte ou obligation.  Notre seule liberté réelle et durable se trouve en Christ, celui qui, en toute liberté, s’est donné comme Serviteur souffrant pour la vie et le salut du monde.  Notre vie et même notre souffrance n’ont de sens que dans la mesure où elles sont vécues en synergie avec le Christ et sa mission.  Aux Colossiens l’apôtre Paul dit, « Je suis heureux maintenant des souffrances que j’endure pour vous, et j’achève en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps, qui est l’Église » (1 :24, tr. Oltamare).  Ce qui manque aux souffrances du Christ, c’est la participation à ses souffrances par ses fidèles.  Cela ne veut pas dire que nous devons chercher la souffrance, ni éviter de la pallier, de la diminuer, comme certaines personnes le pensent.  Néanmoins, dans la mesure où nous pouvons supporter nos douleurs, nos maladies et nos infirmités librement et avec une certaine mesure de paix, ces épreuves peuvent avoir un effet bénéfique.  Elles nous permettent de concentrer notre attention sur l’essentiel, sur « l’unique nécessaire » ; elle nous rendent conscients du fait que le monde est déchiré par la souffrance et ainsi elles peuvent nous pousser à intercéder pour les pauvres, les démunis, les malades et les victimes d’agression ; et elles nous donnent la possibilité de participer personnellement à la souffrance du Sauveur.

Ceci dit, je ne voudrais pas prôner une acceptation naïve et malsaine de la souffrance.  On m’a taxé d’un certain « dolorisme occidental » à cause de ce qui était perçu comme une tendance de ma part à glorifier la souffrance pour son potentiel « rédempteur ».  Ce potentiel ne peut être réalisé là où la douleur physique et psychique est trop grande, où le corps est rongé par un cancer ou l’esprit paralysé par les ravages de la maladie d’Alzheimer.  Si dans la souffrance il existe un potentiel rédempteur, cela ne peut être que chez des personnes vraiment libres et capables de supporter cette souffrance, de l’évaluer et de l’apprécier pour ses bienfaits éventuels.  Là où cette liberté n’existe plus, là se pose inévitablement la question de la « sortie », du soulagement définitif, que ce soit par une guérison ou par une mort provoquée.

Devant la déchéance due à la maladie ou à la grande vieillesse, nos contemporains cherchent surtout une fin de vie qui préserve ce que l’on appelle « la dignité de la personne ».  Il s’agit là du refus de tout cheminement vers la mort qui implique « l’indignité » sous forme de douleur, d’une perte de contrôle des fonctions du corps, ou de la détérioration de notre aspect physique.  « Mourir dans la dignité », c’est vouloir échapper aux conséquences de l’âge, de la maladie et du processus du mourir.  Il est bien connu que la majorité des demandes de l’euthanasie proviennent de la peur devant l’acte de mourir.  Ce que l’homme aujourd’hui craint le plus, ce n’est pas tant la mort elle-même que la douleur que l’on envisage durant le processus de mourir.  Par conséquent, la notion de « dignité » associée à la fin de la vie est souvent un euphémisme pour exprimer notre désir profond d’échapper aux redoutables conséquences de ce processus.  « Mourir dans la dignité » signifie donc terminer la vie sans entraîner de telles conséquences.

Du point de vue chrétien, mourir dans la dignité signifie mourir de manière digne de la bénédiction de Dieu.  Étant donné les dangers et les dérapages inhérents au suicide médicalement assisté et à l’euthanasie, il paraît peu probable que les initiatives législatives qui à l’heure actuelle cherchent à entériner ces pratiques serviront l’intérêt de la société ou le bien-être de l’homme.  Au lieu de choisir entre l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie, ce qu’il faut c’est d’investir nos efforts et nos ressources, financières et autres, dans le développement des soins palliatifs.  Perfectionner, par exemple, la sédation thérapeutique, pour maîtriser la douleur physique et la souffrance morale et spirituelle ;  encourager nos paroissiens et le publique en général à faire des « demandes anticipées » (en anglais, « advance directives ») concernant les soins qu’ils veulent et ne veulent pas recevoir au terme de leur vie, et obliger les hôpitaux et les mairies, aussi bien que les églises, à fournir les formulaires nécessaires à de telles demandes ;  puis, développer le mouvement « hospice », à domicile ou dans les institutions appropriées, mouvement qui a eu un grand succès aux États-Unis comme en Angleterre où l’initiative a vu le jour.

Voilà donc quelques suggestions tout à fait réalisables, qui offriraient une alternative acceptable à l’euthanasie ou au suicide assisté.  D’autres initiatives touchant au problème de la fin de la vie devraient être entreprises ou sont déjà en vigueur.  Pour terminer, j’aimerais noter quelques activités dans le domaine de la bioéthique récemment entamées par les Églises orthodoxes, puis en proposer d’autres qui s’imposent aujourd’hui.

En Grèce, en Russie, en Roumanie et aux Etats-Unis, come en France, il existe des associations orthodoxes de chercheurs qui se penchent sur des questions touchant à la vie et la mort dans le monde actuel : questions concernant, par exemple, l’avortement, l’assistance médicale à la procréation, l’utilisation des embryons à des fins thérapeutiques, l’accompagnement des mourants, et les quelques sujets que nous avons abordés ici : le suicide assisté et l’euthanasie.  Les réflexions de ces chercheurs portent également sur d’autres questions d’actualité, telles que le génie génétique, la pornographie, les dépendances à l’alcool ou aux drogues dures, la violence contre les femmes, et, plus récemment, les problèmes du « gender » (le genre) et du « mariage pour tous » ou mariage homosexuel avec l’adoption d’enfants.  Les articles et les livres publiés par ces associations, comme par des chercheurs indépendants, montre bien le large éventail d’opinions qui existent dans les pays de tradition orthodoxe et dans la soi-disant diaspora concernant des questions d’ordre bioéthique.  Pourtant, une vision commune alimente ces réflexions, vision formée par la vie ecclésiale et sa liturgie, par la communion eucharistique et par le sens que nous avons une mission commune de proclamer l’Évangile du Christ pour la vie et le salut de ce monde.

Il y a, cependant, beaucoup d’autres initiatives que les orthodoxes pourraient et devraient entreprendre, pour s’adresser à certaines situations critiques qui troublent le monde d’aujourd’hui.  Il est admirable que tant d’effort soit consacré par notre clergé et nos laïques  à la diminution du nombre d’avortements dans nos sociétés respectives : un vrai massacre des innocents.  En revanche, il est hautement regrettable que nous disions si peu au sujet de la pauvreté, de la violence et de l’exploitation des faibles par les riches et les forts.  L’Orthodox Peace Fellowship a lancé un appel urgent au Président George W. Bush juste avant l’invasion d’Iraq en 2003, appel auquel nos hiérarques ont répondu avec un silence aussi profond que celui qui émanait de la Maison Blanche.  Environs vingt pourcent des enfants aux États-Unis vivent dans la pauvreté, le racisme persiste, la qualité de l’éducation secondaire publique est lamentable, la guerre contre les drogues est un échec total, les armes à feu sont disponibles partout et tuent des milliers de personnes, y compris des enfants, chaque année, et ainsi de suite.  Mais de tels problèmes sociaux n’évoquent que du silence de la plupart de nos évêques, de nos théologiens et d’autres personnes qui devraient faire de leur mieux pour améliorer la situation et corriger les abus commis par ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique du pays.  Puisque de tels problèmes concernent la vie et le bien-être de nos concitoyens, ils se situent autant que l’avortement et l’euthanasie dans le domaine de la bioéthique.

D’autres problèmes existent, certes, dans chacune des confessions chrétiennes et dans l’ensemble des églises.  Mais les orthodoxes, avec toute leur richesse théologique, liturgique et pastorale, ont un rôle exceptionnel à jouer dans nos sociétés d’aujourd’hui.  Il s’agit de revenir sans cesse aux grandes sources de notre foi – l’Écriture Sainte, l’enseignement des Pères de l’Église et des saints de tous les âges, les perspectives théologiques qui sous-tendent nos confessions de foi – et de partager toute cette richesse avec un monde assoiffé.  Encore aujourd’hui ces sources gardent toute leur puissance et toute leur capacité de révéler et de manifester dans ce monde brisé la Vérité qui est le Christ, la seule Vérité qui nous rendra réellement libres.

 

– p. Jean Breck

 

 

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L’Orthodoxie face au monde actuel

Suicide, Suicide médicalement assisté, Euthanasie

 

I.

Le but de cette « université de rentrée » est d’examiner le rôle de l’Église orthodoxe et de sa tradition dans le monde d’aujourd’hui.  Comment l’Église, en tant que personnes unies en Corps du Christ, peut-elle, doit-elle répondre aux défis redoutables posés par la dynamique accélérée et souvent destructrice qui caractérise la société occidentale actuelle ?  Comment témoigner dans un monde de plus en plus sécularisé, où le relativisme et les « droits de l’individu » l’emportent sur le bien-être de la société en générale, tout en niant les valeurs morales et spirituelles affirmées depuis toujours par la tradition judéo-chrétienne ?

Ici je voudrais me concentrer sur ce que l’on appelle la « bioéthique », la science qui réfléchit sur des problèmes moraux concernant la vie humaine, surtout ceux qui mettent en danger le bien-être de la société dans son ensemble.  Problèmes actuels, qui, d’une perspective chrétienne, exigent des discussions approfondies et des réponses, en parole et en acte, qui sont conformes à la volonté de Dieu révélée dans les Saintes Écritures et dans la Tradition de l’Église.

La bioéthique est une discipline fondée au milieu des années1960, pour répondre sur le plan moral aux défis lancés par le développement prodigieux des technologies médicales qui peuvent avoir un immense bienfait, mais dont l’usage peut aussi violer le principe le plus important du Serment d’Hyppocrate, primum non nocere : avant tout, ne fais pas de mal.  Par exemple, avec ces nouvelles technologies, il est possible de modifier de façon radicale l’ADN des embryons, pour créer des « designer babies », des « bébés sur commande » ; ou bien de  maintenir un certain niveau de vie chez de véritable cadavres : des personnes qui sont arrivées au terme de leur vie physique et qui sont maintenues semi vivantes moyennant l’acharnement thérapeutique.

En générale, la bioéthique réfléchit sur des questions concernant le début de la vie humaine et sa fin : d’une part, des questions sur la moralité sexuelle, la reproduction ou procréation, la manipulation de la matière génétique, l’utilisation des embryons créés in vitro, le clonage, et ainsi de suite.  Et d’autre part, des questions telles que l’utilisation appropriée des opiacés pour contrôler la douleur ; quand il faut avoir recours aux respirateurs, au dialyse et aux antibiotiques ; puis le suicide médicalement assisté ; le choix entre l’acharnement thérapeutique et les soins palliatifs ; et l’euthanasie.  De plus en plus aujourd’hui, la bioéthique considère aussi l’accompagnement des mourants : comment cheminer de manière appropriée avec une personne qui se trouve face à la mort ?

Puisque le domaine de la bioéthique est si vaste, j’aimerais limiter mes remarques à un sujet qui est d’une brûlante actualité, celui de la mise à mort volontaire et intentionnelle d’un être humain.  J’aimerais dire quelques mots donc sur le suicide, y compris le suicide médicalement assisté, et sur un sujet étroitement lié à celui-ci, l’euthanasie.  Un débat à travers les pays occidentaux est déjà en cours concernant ces sujets, et comme nous le savons, le suicide médicalement assisté et l’euthanasie sont sanctionnés dans plusieurs de nos sociétés « post-chrétiennes ».  Quelle est alors la position de l’Église Orthodoxe vis-à-vis de tels défis et quel genre de réponse active peut-elle assumer, afin de rendre un témoignage concret et réaliste qui servirait « le salut du monde » ?

Afin d’aborder de tels sujets, il faut dire quelques mots sur l’anthropologie chrétienne : l’enseignement de l’Église concernant l’origine, le sens et le destin de la personne humaine.

La tradition Orthodoxe commence sa réflexion sur l’homme en faisant appel à Genèse 1 :26-27 (voir 2 :7), l’homme est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu ».  Ceci signifie non seulement que l’homme porte en lui un reflet de la divinité, mais que d’une manière à bien préciser, l’homme participe à la vie de Dieu, y trouvant sa raison d’être et le but de son existence.  La conséquence de cette participation à Dieu et en Dieu, c’est que la vie humaine appartient  à Dieu, à part entière.  Dans une perspective biblique, il n’y a pas d’autonomie absolue.  Nous ne pouvons déterminer le moment de notre conception et, comme conséquence inéluctable, nous ne devons pas déterminer le moment ou la manière de notre mort.  (La seule exception est le martyr, mais là aussi le sort de la personne est entièrement entre les mains de Dieu.)  Ceci est affirmé par l’apôtre Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens : « …ne savez-vous pas, demande-t-il, que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ? » (1 Co 6 :19).

Avec quelques exceptions, le « corps (sôma) » dans le langage de Paul signifie la personne.  En Ep 5 :28 il fait l’exhortation, « le mari doit aimer sa femme, comme son propre corps ».  Et il ajoute, « Celui qui aime sa femme, s’aime lui-même » (heaton agapâ).  En 1 Co 15 :44, il parle de la transformation du sôma sarkikon en sôma pneumatikon : le corps de chair deviendra par la résurrection un corps spirituel ; et la continuité entre les deux est maintenue par le « corps », l’aspect somatique de l’être, qui veut dire la personne toute entière.  Une réflexion similaire se trouve en 2 Co 5 :1-10, où l’apôtre affirme qu’à la résurrection, le corps terrestre sera transformé, non pas en abandonnant ce qui lui est propre, mais en revêtant son « habitation céleste ».  La continuité entre « corps de mort » et « corps de gloire » est préservée précisément par le sômaSôma, donc, signifie la totalité de la personne.

Cette « totalité », créée par Dieu, Lui appartient entièrement.  Nous ne sommes que des intendants de notre corps, de notre personne.  Rien dans le NT n’affirme que Dieu seul puisse déterminer le moment ou le moyen de notre mort.  Cependant, l’accent mis sur la souveraineté de Dieu sur la création et sur la vie humaine affirme sans aucune ambiguïté que notre mort, comme notre vie, appartient toute entière à Dieu.  Il y a, nous dit l’Ecclésiaste, un temps de naître et un temps de mourir (3 :2), et aux yeux de l’Église, c’est Dieu seul qui devrait déterminer ces temps-là.  Ceci pose des questions fondamentales concernant le suicide et l’euthanasie.

 

II.

Le suicide est à distinguer clairement de ce que l’on appelle « l’euthanasie passive ».  Cette dernière consiste en un refus de mettre en œuvre la technologie médicale afin de prolonger la vie d’une personne qui est déjà engagée dans le processus du mourir.  Elle se fonde sur le « burden-benefit calculus », le calcul des fardeaux et des bienfaits qui découlent de l’emploi de certaines formes de thérapie.  Le Magistère catholique, avec un grand nombre de théologiens orthodoxes, insiste sur le fait qu’un tel refus de prolonger la vie physiologique au stade terminal n’est pas l’équivalent de l’euthanasie, et qu’une décision prise par le patient de refuser l’acharnement thérapeutique n’est pas un « suicide ».  Une mort « naturelle », qui survient comme conséquence d’une maladie ou d’un accident, est souvent à désirer et est moralement acceptable, sans avoir recours à la technologie qui en beaucoup de cas ne fait que prolonger le processus du mourir et entraîner une souffrance inutile.

En principe, le suicide consiste à se mettre à mort par un acte du libre-arbitre.  Il se fait à la suite d’une décision, librement prise, de supprimer sa vie, sans aucune contrainte ni externe ni interne.  Si le suicide a été condamné par l’Église depuis au moins le temps de Saint Augustin, c’est parce que l’acte était considéré en fait comme l’expression de la volonté libre de la personne.  Aussi le patriarche d’Alexandrie, Timothée Ier (381-385), dans sa réponse canonique no. 14, refuse-t-il l’office des funérailles et toute « sacrifice » à ceux qui commettent le suicide, à moins que l’on puisse prouver que la personne était atteinte de la « folie », incapable de prendre une décision rationnelle.  La même attitude fut perpétuée par le liturgiste S.V. Bulgakov au 19e siècle.  Dans son Nastol’naya kniga, Bulgakov déclare que celui qui se tue a totalement rejeté Dieu et a été totalement rejeté par Dieu…  Quelque soi notre réaction à un tel jugement, il représente un point de vue très répandu, au moins dans les Églises catholiques et orthodoxes, jusqu’à nos jours.

Dans l’esprit de beaucoup d’orthodoxes, y compris de nombreux évêques, un doute important plane sur ce jugement, jusqu’au point où l’on essaie fréquemment de trouver dans le cas d’un suicide, l’évidence que la personne n’était pas saine d’esprit, qu’elle était mentalement déséquilibrée et que son acte ne provenait pas d’une volonté réellement libre.  Un nombre important de psychiatres, d’ailleurs, se posent la question à savoir si en fait il existe un « suicide rationnel ».  Tenant compte des découvertes récentes dans les disciplines de la psychologie humaine et de la science neurologique, il n’est plus possible d’accepter le jugement que tout suicide est à attribuer à la « faiblesse morale », au « manque de foi », au « blasphème » ou à une révolte consciente contre Dieu.  Dans la vaste majorité des cas, le suicide est le résultat d’une pathologie qui échappe au contrôle de la personne, pathologie due à des facteurs tels que la dépression majeure récurrente ou le syndrome « stresse post-traumatique » qui a coûté la vie à tant de soldats rentrés d’Iraq ou d’Afghanistan.  Une corrélation importante existe entre le suicide et un désordre au niveau des neurotransmetteurs.  Un manque de dopamine, par exemple, occasionne souvent des poussées de dépression qui provoque des impulsions suicidaires.  Une corrélation similaire existe entre le suicide et l’abus sexuel, physique ou mental vécu par les enfants soumises à des « systèmes de famille » dysfonctionnels, surtout là où au moins un des parents est alcoolique.

Ailleurs j’ai plus amplement démontré que dans bien plus de cas que l’on ne l’aurait imaginé jusque là, le suicide procède de causes qui échappent au libre arbitre.[1]  Certes, l’homme est plus que la somme de ses composantes neurologiques ; il ne devient pas forcément victime d’un passé dysfonctionnel.  La science de la neurologie aujourd’hui exagère grossièrement les effets de la chimie cérébrale sur le comportement des hommes, comme si tous nos réflexes, du suicide à la prière, étaient conditionnés, voire déterminés, par nos neurones.  Le suicide rationnel existe, certes.  Dieu nous a créés libres : libres de réfléchir sur le fond et sur le sens de notre vie, libres d’aimer.  Néanmoins, cette liberté est souvent réduite, entravée par des circonstances qui échappent à notre contrôle, que ce soit dû à une pathologie interne ou à une influence externe telle que la pauvreté, la torture ou la guerre.

Quelle devrait être la réponse de l’Église – des communautés chrétiennes – au suicide, tenant compte des sciences neurologiques et psychologiques modernes ?  Et comment cette réponse peut-elle rester fidèle à l’anthropologie biblique et à la tradition ecclésiale ?

Premièrement, comme pour le suicide médicalement assisté et l’euthanasie, il faut résister aux forces sociales, politiques et économiques d’aujourd’hui qui cherchent à nous convaincre que l’homme est de par sa nature même autonome, libre de se débarrasser sans conséquence de sa propre vie ou de celle des autres.  Si des lois permettant la mise à mort de personnes désirant se suicider ou considérées « indignes de vie » ont été entérinées au Pays-Bas, en Belgique, en Angleterre et dans certains états en Amérique, c’est parce que l’idéologie de l’eugénisme exerce toujours son influence.  Idéologie à combattre au nom du Christ et de la vie.

Puisque la vie humaine appartient au Créateur, et que nous n’en sommes que des intendants, l’Église ne pourrait jamais bénir le suicide, quelles que soient les conditions qui le sous-tendent.  Néanmoins, étant donné les ambiguïtés entourant l’acte même, et les incertitudes qui demeurent quant à l’état psychologique et neurochimique de la victime, je suis persuadé qu’il faut modifier notre pratique qui refuse l’office de l’enterrement à celui qui a commis le suicide, faute de preuve incontournable qu’il était « fou » et, par conséquent, incapable d’exercer sa libre volonté.  En cas de doute (qui règne sur la plupart des suicides), il serait plus en conformité avec l’Évangile de la compassion et de l’amour de Dieu d’autoriser les funérailles religieuses et les offices de requiem.  Ceci pour le défunt, mais aussi pour la famille et d’autres proches qui sont traumatisés par l’acte lui-même et qui souvent se sentent écrasés sous le poids de la culpabilité.

Dans nos instituts de théologie comme dans nos paroisses, nos fidèles devraient être éduqués au sujet du suicide et des facteurs psychologiques et neurologiques qui y jouent un rôle souvent décisif.  De plus, il serait de la plus grande importance de créer des offices liturgiques pour les suicidés, offices qui tiennent compte de la gravité, voire la tragédie, du suicide et du fait qu’il s’agit d’un péché contre le Créateur et contre la vie qu’Il nous accorde, mais qui tiennent compte également de l’ambiguïté et de l’incertitude qui entourent l’acte même, remettant tout jugement entre les mains de Dieu.  Dieu seul peut juger un tel acte.  Notre responsabilité, c’est d’offrir le défunt à la miséricorde de Celui qui est Amour, dans l’espoir que la personne qui s’est ôtée la vie par un acte de violence sera pardonnée et accueillie dans le Royaume avec tendresse et compassion.

 

III.

Ce que nous avons affirmé concernant le suicide en général s’applique également au « suicide médicalement assisté » et à l’euthanasie.  Le suicide assisté implique que le patient est conscient, libre et apte à prendre des décisions concernant le traitement médical qu’il désire au terme de sa vie.  L’équipe médicale lui donne des médicaments susceptibles de provoquer la mort, et c’est le patient lui-même qui se les administre.  Les partisans de cette méthode prétendent habituellement qu’elle ne concerne que les personnes arrivées au stade terminal, c’est-à-dire là où la mort par causes naturelles est immanente.  En réalité, l’expérience actuelle montre bien que de nombreuses personnes atteintes d’une maladie terminale mais qui ne sont pas encore prêts à mourir, aussi bien que ceux qui souffrent d’une dépression à longue durée, cherchent à procurer auprès des médecins de quoi mettre fin à leur vie.  Recherche donc d’un suicide « acceptable » car caché derrière un prétexte médical.

En revanche, dans les cas de l’euthanasie, c’est le médecin ou l’équipe médicale qui agit de manière directe, pour tuer la personne.  Des exemples d’abus flagrants à cet égard se multiplient, surtout dans les pays qui ont légiféré en faveur du procédé.  Par exemple, c’est souvent l’obstétricien qui  décide que la vie d’un nouveau-né trisomique ou physiquement handicapé ne vaut pas la peine d’être vécue et qui laisse mourir l’enfant.  Les personnes âgées sont souvent poussées à mourir, afin que l’on puisse récolter leurs organes en vue de transplantations.  Sans en parler ouvertement, la société occidentale glisse de plus en plus vers un eugénisme par euthanasie, mettant en danger l’existence des pauvres, des handicapés et d’autres personnes marginalisées.

« La mort sur demande » devient donc une cause politiquement correct, au point où certaines personnes d’influence, aux États-Unis et en Australie, veulent que l’euthanasie soit pratiquée sur des prisonniers qui ont été condamné à vie ; pratique, semble-t-il, déjà en vigueur en Chine (encore, dans l’intérêt de récolter des organes).  Les dérapages sont donc innombrables.

En conséquence de l’accélération des demandes pour la légalisation de l’euthanasie, de nombreux opposants cherchent actuellement à comprendre la motivation derrière la pratique.  En gros, il s’agit d’une extension ou d’une modification du suicide médicalement assisté, tenant compte du fait que le patient ne peut plus prendre des décisions pour lui-même concernant le traitement médical qu’il désir au terme de sa vie.  Très souvent, le but est de mettre fin à la souffrance physique et mentale de la personne, de permettre une fin paisible et sans douleur.  En revanche, les motivations peuvent être égoïstes.  L’euthanasie peut être encouragée par des membres de la famille, par exemple, qui bénéficieraient de la mort du patient en cas d’héritage, ou bien cette mort est désirée tout simplement pour se débarrasser de la lourde charge physique et financière que représente la personne âgée et malade.

Des recherches récentes ont révélé des motivations encore plus sinistres.  En Australie un chanteur de rock a déclaré que de tuer une personne que l’on aime par le suicide assisté ou par l’euthanasie est « meilleur que le sexe »…  Autrement dit, chez certains individus (lui n’est pas le seul) assister à la mort de quelqu’un, surtout quand on y participe activement, crée une forte réaction sensuelle.  La « rock star » en question est en train d’écrire un livre dans lequel il admet que sa participation à la mort de plusieurs personnes a provoqué en lui un besoin urgent et immédiat de s’engager dans des actes sexuels.  Sans doute, il s’agit là d’un cas exceptionnel, heureusement rare.  Mais la notion paraît suffisamment répandue pour attirer l’attention des chercheurs qui voudraient mieux comprendre les motivations diverses et complexes qui mènent une personne à prendre la vie d’autrui.

Les pays du Benelux ont déjà dépénalisé l’euthanasie, lorsqu’il est clair que la personne en a fait la demande librement, sans contrainte.  En France la question de la dépénalisation est en débat et les mois prochains verront une multitude de déclarations et de manifestations, pour et contre.  Le comité scientifique de l’Institut Européen de Bioéthique (IEB) a publié récemment un dossier qui offre une évaluation de la pratique actuelle de l’euthanasie en Belgique et ailleurs http://www.ieb-eib.org/fr.[2]  Il comporte un survol historique et des textes pertinents qui ont été proposés au cours des dix dernières années.  Il stipule également les critères qui ont été soigneusement établis portant sur l’euthanasie en cas de personnes conscientes et inconscientes.  Puis, il souligne des dérives graves qui se sont produites dans l’application de la loi.  Le problème n’est pas tant les lois comme telles que la pente glissante qui peu à peu fera de l’euthanasie un « droit » commun et une obligation pour beaucoup.

 

IV.

Il paraît certain que d’ici à quelques années la France, suivie d’autres pays européens et vraisemblablement les États-Unis, va accepter l’euthanasie de manière générale.  La banalisation de ce procédé aura des conséquences néfastes pour toute la société, encore à cause du dérapage, des abus cachés ou non qui en seront inévitables.  Plutôt que l’euthanasie et du suicide médicalement assisté, quelles autres possibilités pouvons nous proposer, dans une perspective chrétienne, qui tiennent compte de la souffrance parfois insupportable des mourants et qui respectent pleinement la tradition ecclésiale ?

Le fil rouge de cette université de rentrée est la liberté de l’homme et il faut commencer par là.  Martin Luther avait raison lorsqu’il a affirmé que le chrétien est entièrement libre et entièrement en état d’esclavage.  Il est libre en Christ et en proie au péché, simul iustus et peccator.  Mais que signifie-t-on par le terme « libre » ?  Quelle est la nature et quelles sont les limites de la liberté chrétienne ?

D’abord il faut insister sur le fait que la vraie liberté ne consiste pas en une autonomie pure, exempte de toute contrainte ou obligation.  Notre seule liberté réelle et durable se trouve en Christ, celui qui, en toute liberté, s’est donné comme Serviteur souffrant pour la vie et le salut du monde.  Notre vie et même notre souffrance n’ont de sens que dans la mesure où elles sont vécues en synergie avec le Christ et sa mission.  Aux Colossiens l’apôtre Paul dit, « Je suis heureux maintenant des souffrances que j’endure pour vous, et j’achève en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps, qui est l’Église » (1 :24, tr. Oltamare).  Ce qui manque aux souffrances du Christ, c’est la participation à ses souffrances par ses fidèles.  Cela ne veut pas dire que nous devons chercher la souffrance, ni éviter de la pallier, de la diminuer, comme certaines personnes le pensent.  Néanmoins, dans la mesure où nous pouvons supporter nos douleurs, nos maladies et nos infirmités librement et avec une certaine mesure de paix, ces épreuves peuvent avoir un effet bénéfique.  Elles nous permettent de concentrer notre attention sur l’essentiel, sur « l’unique nécessaire » ; elle nous rendent conscients du fait que le monde est déchiré par la souffrance et ainsi elles peuvent nous pousser à intercéder pour les pauvres, les démunis, les malades et les victimes d’agression ; et elles nous donnent la possibilité de participer personnellement à la souffrance du Sauveur.

Ceci dit, je ne voudrais pas prôner une acceptation naïve et malsaine de la souffrance.  On m’a taxé d’un certain « dolorisme occidental » à cause de ce qui était perçu comme une tendance de ma part à glorifier la souffrance pour son potentiel « rédempteur ».  Ce potentiel ne peut être réalisé là où la douleur physique et psychique est trop grande, où le corps est rongé par un cancer ou l’esprit paralysé par les ravages de la maladie d’Alzheimer.  Si dans la souffrance il existe un potentiel rédempteur, cela ne peut être que chez des personnes vraiment libres et capables de supporter cette souffrance, de l’évaluer et de l’apprécier pour ses bienfaits éventuels.  Là où cette liberté n’existe plus, là se pose inévitablement la question de la « sortie », du soulagement définitif, que ce soit par une guérison ou par une mort provoquée.

Devant la déchéance due à la maladie ou à la grande vieillesse, nos contemporains cherchent surtout une fin de vie qui préserve ce que l’on appelle « la dignité de la personne ».  Il s’agit là du refus de tout cheminement vers la mort qui implique « l’indignité » sous forme de douleur, d’une perte de contrôle des fonctions du corps, ou de la détérioration de notre aspect physique.  « Mourir dans la dignité », c’est vouloir échapper aux conséquences de l’âge, de la maladie et du processus du mourir.  Il est bien connu que la majorité des demandes de l’euthanasie proviennent de la peur devant l’acte de mourir.  Ce que l’homme aujourd’hui craint le plus, ce n’est pas tant la mort elle-même que la douleur que l’on envisage durant le processus de mourir.  Par conséquent, la notion de « dignité » associée à la fin de la vie est souvent un euphémisme pour exprimer notre désir profond d’échapper aux redoutables conséquences de ce processus.  « Mourir dans la dignité » signifie donc terminer la vie sans entraîner de telles conséquences.

Du point de vue chrétien, mourir dans la dignité signifie mourir de manière digne de la bénédiction de Dieu.  Étant donné les dangers et les dérapages inhérents au suicide médicalement assisté et à l’euthanasie, il paraît peu probable que les initiatives législatives qui à l’heure actuelle cherchent à entériner ces pratiques serviront l’intérêt de la société ou le bien-être de l’homme.  Au lieu de choisir entre l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie, ce qu’il faut c’est d’investir nos efforts et nos ressources, financières et autres, dans le développement des soins palliatifs.  Perfectionner, par exemple, la sédation thérapeutique, pour maîtriser la douleur physique et la souffrance morale et spirituelle ;  encourager nos paroissiens et le publique en général à faire des « demandes anticipées » (en anglais, « advance directives ») concernant les soins qu’ils veulent et ne veulent pas recevoir au terme de leur vie, et obliger les hôpitaux et les mairies, aussi bien que les églises, à fournir les formulaires nécessaires à de telles demandes ;  puis, développer le mouvement « hospice », à domicile ou dans les institutions appropriées, mouvement qui a eu un grand succès aux États-Unis comme en Angleterre où l’initiative a vu le jour.

Voilà donc quelques suggestions tout à fait réalisables, qui offriraient une alternative acceptable à l’euthanasie ou au suicide assisté.  D’autres initiatives touchant au problème de la fin de la vie devraient être entreprises ou sont déjà en vigueur.  Pour terminer, j’aimerais noter quelques activités dans le domaine de la bioéthique récemment entamées par les Églises orthodoxes, puis en proposer d’autres qui s’imposent aujourd’hui.

En Grèce, en Russie, en Roumanie et aux Etats-Unis, come en France, il existe des associations orthodoxes de chercheurs qui se penchent sur des questions touchant à la vie et la mort dans le monde actuel : questions concernant, par exemple, l’avortement, l’assistance médicale à la procréation, l’utilisation des embryons à des fins thérapeutiques, l’accompagnement des mourants, et les quelques sujets que nous avons abordés ici : le suicide assisté et l’euthanasie.  Les réflexions de ces chercheurs portent également sur d’autres questions d’actualité, telles que le génie génétique, la pornographie, les dépendances à l’alcool ou aux drogues dures, la violence contre les femmes, et, plus récemment, les problèmes du « gender » (le genre) et du « mariage pour tous » ou mariage homosexuel avec l’adoption d’enfants.  Les articles et les livres publiés par ces associations, comme par des chercheurs indépendants, montre bien le large éventail d’opinions qui existent dans les pays de tradition orthodoxe et dans la soi-disant diaspora concernant des questions d’ordre bioéthique.  Pourtant, une vision commune alimente ces réflexions, vision formée par la vie ecclésiale et sa liturgie, par la communion eucharistique et par le sens que nous avons une mission commune de proclamer l’Évangile du Christ pour la vie et le salut de ce monde.

Il y a, cependant, beaucoup d’autres initiatives que les orthodoxes pourraient et devraient entreprendre, pour s’adresser à certaines situations critiques qui troublent le monde d’aujourd’hui.  Il est admirable que tant d’effort soit consacré par notre clergé et nos laïques  à la diminution du nombre d’avortements dans nos sociétés respectives : un vrai massacre des innocents.  En revanche, il est hautement regrettable que nous disions si peu au sujet de la pauvreté, de la violence et de l’exploitation des faibles par les riches et les forts.  L’Orthodox Peace Fellowship a lancé un appel urgent au Président George W. Bush juste avant l’invasion d’Iraq en 2003, appel auquel nos hiérarques ont répondu avec un silence aussi profond que celui qui émanait de la Maison Blanche.  Environs vingt pourcent des enfants aux États-Unis vivent dans la pauvreté, le racisme persiste, la qualité de l’éducation secondaire publique est lamentable, la guerre contre les drogues est un échec total, les armes à feu sont disponibles partout et tuent des milliers de personnes, y compris des enfants, chaque année, et ainsi de suite.  Mais de tels problèmes sociaux n’évoquent que du silence de la plupart de nos évêques, de nos théologiens et d’autres personnes qui devraient faire de leur mieux pour améliorer la situation et corriger les abus commis par ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique du pays.  Puisque de tels problèmes concernent la vie et le bien-être de nos concitoyens, ils se situent autant que l’avortement et l’euthanasie dans le domaine de la bioéthique.

D’autres problèmes existent, certes, dans chacune des confessions chrétiennes et dans l’ensemble des églises.  Mais les orthodoxes, avec toute leur richesse théologique, liturgique et pastorale, ont un rôle exceptionnel à jouer dans nos sociétés d’aujourd’hui.  Il s’agit de revenir sans cesse aux grandes sources de notre foi – l’Écriture Sainte, l’enseignement des Pères de l’Église et des saints de tous les âges, les perspectives théologiques qui sous-tendent nos confessions de foi – et de partager toute cette richesse avec un monde assoiffé.  Encore aujourd’hui ces sources gardent toute leur puissance et toute leur capacité de révéler et de manifester dans ce monde brisé la Vérité qui est le Christ, la seule Vérité qui nous rendra réellement libres.

 

– p. Jean Breck

 

 

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[1] J. Breck, Le don sacré de la vie (Paris : Le Cerf, 2007), voir l’appendice II, “Réflexions sur le problème du suicide”.

[2] Mes remerciements à Michel Stavrou, qui m’a fourni de ces informations.

 

 



[1] J. Breck, Le don sacré de la vie (Paris : Le Cerf, 2007), voir l’appendice II, “Réflexions sur le problème du suicide”.

[2] Mes remerciements à Michel Stavrou, qui m’a fourni de ces informations.